Fanon : Un penseur engagé de la décolonisation

                                               La Revolution à la Frantz Fanon :

                                                 Hommage à un Esprit éclairé

                                                                      

Rares sont les grands hommes qui ne laissent de traces indélébiles sur leur chemin. De ces grands Hommes qui ont forgé l’imaginaire sociologique et historique de notre époque contemporaine, certains se sont illustrés à bien des égards par leurs habilités exceptionnelles de prospection et de projections dans le temps. De ces grands hommes d’ici et d’ailleurs, un Homme a su susciter notre curiosité insatiable de découvertes socio-anthropologiques. Il n’est pas trop connu des jeunes générations de nos jours et très peu de celles d’hier, n’empêches qu’il a su frapper l’imagination de ceux qui ont eu le privilège de le côtoyer soit physiquement soit au travers d’ouvrages mémorables publiés avant ou après son décès. Certains disaient de lui qu’il était un génie tandis que d’autres le classaient parmi les grands visionnaires de notre époque contemporaine. Il se peut qu’il soit doté de l’un ou même des deux qualificatifs qu’on tend à lui attribuer jusqu’à ce moment présent. Un génie consensuel ? Il y a, là, matières à discussion. Mais, un Esprit de Génie, incontestablement, il y a consensus car l’artisan politique, intellectuel de l’Algérie indépendante reste avant tout un Esprit éclairé aux avant-gardes des dangers et challenges qui guettent la quiétude de l’Homme Noir tel qu’il le conçoit et l’Homme Noir tel qu’il est conçu. Il s’agit bien de cet intellectuel hors pair qu’ est l’illustre Frantz Fanon auquel nous souhaiterons rendre hommage et par-dessus tout mettre à jour ses contributions et réflexions sur des thématiques aussi variées que sont la souveraineté des terres des Noirs, l’union sacrée de la communauté des noirs d’ici et d’ailleurs, et l’émergence d’une conscience philosophique du Noir tel qu’il doit être et non tel qu’il devrait être ou tel qu’on veuille qu’il soit.

De la Thématique de l’unité

L’image constante qui ressort des écrits de Fanon reste celle d’un Homme engagé intellectuellement et physiquement sur le terrain du combat intellectuel car Fanon mène un véritable duel contre ce qu’on pourrait qualifier d’impostures de la part des puissances dominatrices de jadis dont le seul but serait d’asservir et de soumettre les volontés d’indépendance et d’autodétermination des noirs. Il n’a de cesse condamné ces criminels silencieux si sournoisement habiles à déloger de leurs trous les poignées de résistants aux forces étrangères illégitimes et illégales. Aux yeux de Fanon, le seul rempart aux avidités voraces de ces occupants illégitimes passerait par l’appel à l’unité des noirs d’ici et d’ailleurs. Car seuls face à l’Ogre occidentale, ce serait le suicide collectif annoncé ; Cependant, tous unis d’une même voix, c’est peser sur la balance. Et peser sur la balance, c’est entendre raison, c’est faire valoir ses droits, c’est se rendre crédible. Aux yeux de Fanon, le remède des maux des noirs ne réside ailleurs que dans leur union fut elle spirituelle, morale, physique, ou intellectuelle. Certes, les Noirs se doivent de s’unir vu les circonstances historiques et géostratégiques qui ne cessent de peser sur leur devenir ; Toutefois, qu’en est il des voies et moyens susceptibles de conduire les Noirs de toute race confondue vers l’Idéal ou, du moins, le réalisme tels que voulu par le penseur unioniste. Suffit-il donc d’énoncer l’exigence de l’unité aux périls de tout pour galvaniser les foules sur l’impératif de booster l’occupant hors des territoires conquis ? Et sinon, A quelle unité Frantz Fanon fait il référence ? De l’unité des cœurs ou bien de celle des Esprits ? De l’unité des esprits, il n’y a là point d’innovations philosophiques. De l’unité des esprits, et bien beaucoup de penseurs en ont abordé le sujet ou tout simplement en ont épuisé. Rien de nouveau sous le soleil ne dirait-on finalement ? La recette de Fanon passerait pour être un discours circonstanciel et purement politique sans véritable avancées significatives. On se souvient des pionniers unionistes qui clamaient haut et fort l’impératif du « Nous Collectif » contre les dangers de suprématie occidentale. De l’impératif, il n’en fut point un sujet de débats. Par contre, des moyens à mettre en œuvre ainsi que du suivi tels devraient être les points focaux des réflexions engagées par le penseur-écrivain. Et Fanon ne se contente pas d’emboiter le pas à ces ainés. Bien au contraire, il nous propose à sa façon une autre perspective de l’unité des noirs notamment des noirs au sud du Sahara. L’originalité du penseur réside dans les idées contenues dans les mots et expressions fortes énoncées par le penseur. Fanon se démarque de ces ainés en ce sens qu’il cherche à saisir par le stylisme de ces écrits la profondeur de la thématique abordée. Il ne parle pas de n’importe qu’elle union des noirs fondée sur n’importe quelle idée. Il ne lance pas d’idées vagues sur le sujet. Il se veut méthodique et objectif. Et en tant que psychiatre, les mots et les références ainsi que le stylisme ont du sens. La parole en elle-même, son sens et la façon de parler véhiculent une pensée. Il passe par un système de langage subtil dans lequel chaque mot placé dans un contexte donné revêt une importance capitale. Aussi, faut-il se demander si véritablement Fanon est lu ? Et si oui, Est il vraiment comprit ? Il se peut qu’il soit lu (quoique), mais il ne semble pas qu’il soit compris totalement. Et il n’y a pas à être un génie pour le comprendre car son langage est dépouillé et clair aussi clair que l’eau de roche. Fanon interpelle sur les mots et leurs sens. Il énonce les mots et laissent le champ de l’interprétation ouvert. Il diagnostique le mal par les mots tels un « psy » soigne par la parole. Et des mots, c’est ce dont il faut prêter attention pour comprendre le penseur. Il ne s’agit point de faire une analyse grammaticale ou structurelle de l’écrit, mais une analyse référentielle. Et par référentielle, on n’entend pas seulement circonstancielle ou contextuelle, mais informative. Une analyse qui donne du sens par référence .L’unité Africaine à la Frantz Fanon est l’unité du sens référentiel. Elle n’est pas un dictat encore moins un dogme. Elle se veut un reflet d’exemplarité, d’image fidèle. Avons-nous vraiment lu Fanon serait on encore une fois tenter de se poser comme question ? Vraisemblablement non .Aussi, Fanon, par son énoncé de l’unité, part d’un constat. Celui-ci repose sur l’ineffectivité de l’abstrait dans le langage engagé pour ainsi dire. Il innove par le langage concret .Et pour lui, chaque mot employé doit symboliser une image concrète et surtout intelligible. L’abstrait tend à la banalisation. Ainsi, se propose t il d’aborder l’unité comme un postulat. Une chose déjà établie comme nécessaire et auto réalisatrice. Il n’y a point lieu d’en débattre. Mais au contraire, D’en admettre l’objectivité puisque le fait sous tend l’action- dans ce contexte précis de l’unité. D’ou le terme « principe » qu’il emploie. Et il n’use point le complément relatif « par lequel » qui sous entendrait un énoncé de moyens à y parvenir, mais le mot de liaison de la conjonction relative « duquel ». Par là, l’écrivain se démarque de ces prédécesseurs et laisse croire que les moyens mis en œuvre pour parvenir à cette unité sont truffés d’incertitudes et d’embuches. Bien au contraire, il souhaite faire admettre dans la conscience noire que l’Esprit qui préside à la destinée de l’unité dépasse le cadre de la discussion et s’élargit aux limites de la raison. Il serait comparable à l’Esprit présidant aux actes et faits établis par les Hommes sur un plan historique voire eschatologique tels qu’énoncés par le philosophe Allemand Hegel dans son idéalisme subjectif. Et Fanon de continuer « duquel on se propose de réaliser.. . ». L’idée sous tend l’action dans le fait politique. L’idée est déjà préconçue dans la tête, voire admise, mais la concrétiser passe l’action. D’ou le terme « à réaliser » se gardant de toute abstraction ce faisant. Mais ce qui est plus frappant c’est ce qui suit « de réaliser les Etats-Unis d’Afrique » .Arrêtons nous un instant sur cette analogie intéressante. Il parait clair que Fanon attire notre attention sur un type de modèle d’intégration des pays d’Afrique tablé sur le modèle nord américain. Le modèle Américain des Etats Unis passe aux yeux du Psychiatre non pas comme une alternative, mais une plausibilité. Le modèle Américain serait donc transportable sur le continent noir. Mais sur quoi se fonde ce modèle en question ? Sur la nécessité d’une union dans la diversité certes mais une union dans l’autonomie partielle des Territoires réunis. Fanon n’est pas sans savoir que ce modèle Américain consentit d’énormes sacrifices en termes de vie humaine notamment. Il s’est fondé sur le mépris des autochtones, sur la logique de plus fort face au plus faible. Il n’est pas passé par le dialogue des mots, mais plutôt le dialogue des armes. Une union dans le sang voilà d’où est née l’Amérique d’antan. Le compromis n’est venu que plus tard après que les armes se soient tues et l’humanisme ait regagné son blason d’honneur. La logique du conflit, de la survie, présida au destin de l’Amérique pour ainsi dire des Etats Unis. Pourrait-il être de même sur le continent noir en ce siècle humaniste et droit-hommiste ?

Le temps des empires Africains n’est il pas révolu ? L’époque ou un Soundjata Keita mènait batailles pour asservir les royaumes Bambara, n’est elle pas d’un autre temps ? Fanon reste catégorique. Il y a lieu de lutter, de combattre et même de se combattre car il n’exclut point la traitrise de ces Frères d’armes prétendument œuvrant au salut et à la libération du continent. Il invite à régler le compte à ces traitres de la manière la plus adéquate possible sans excès et sans violations de l’intégrité des apatrides. Et son cri de cœur dénonçant cette situation est un appel à la vigilance des Africains quand il confiait « Il est de fait qu’en Afrique, aujourd’hui, les traitres existent ».S’il passe pour être pacifiste dans l’âme, Fanon exclut toutefois tout recours aux armes pour parvenir aux fins voulus à l’exception des traitres et là même rien n’est moins sur. Contrairement à l’exemple Américain, il prend soin de souligner l’importance d’éviter la confrontation militaire avec son lot de cadavres innocents, mais plutôt encourage la confrontation des faits donc le constat établi. Aussi, précise t il « sans passer par la phase ….avec son cortège de guerres et de deuils ».Si nous admettons consciencieusement l’impératif de l’unité, et si nous l’acceptons comme tel sans aller dans les débats houleux et inutiles, que dire de la pratique ? Que faut-il faire pour la réaliser cette unité ? L’idée de Fanon n’est pas loin de la sagesse du philosophe français Voltaire du dix huitième siècle quand il fait référence au pragmatisme concret appelant chacun à labourer son champ. Aussi, Fanon appelle à labourer le champ de l’unité non pas par la pensée uniquement, mais surtout par l’acte d’ou l‘expression « Main de l’Africain » placée devant « Cerveau » Et Fanon d’affirmer pour conclure« L’Afrique ne sera pas libre par le développement mécanique des forces matérielles, mais c’est la MAIN DE L’AFRCAIN et son Cerveau qui déclenchent et mèneront à bien la dialectique de la libération du continent ».

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