Crises de mathématiques ou des logiques?
Discussion autour de la thématique de la Crise des Mathématiques modernes et postmodernes
“Les mathématiques peuvent etre definies comme une science dans laquelle on ne sait jamais de quoi on parle ni si ce que l’on dit est vrai” Bertrand Russell
Monsieur, -J’ai démontré le cinquième postulat d’Euclide. Donc la relativité d’Einstein est rejetée avec les géométries non-euclidiennes. Vous devez tirer les conséquences.
-Je pense, cher monsieur, que vous devriez vous interesser plus aux fondamentaux et à l’histoire des mathématiques postmodernes. Toutes les mathématiques,leu nature rationnelle et leur nature de sciences exactes proviennent de la rigueur des logiques et des raisonnements qu’on y applique; La Géometrie n’est pas que l’affaire de construction de lignes et de demonstrations de figures geometriques.A une époque donnée, l’on jugeait inconcevable que deux lignes parallèles puissent constituer un plan; aujourd’hui, le bon sens et l’evolution des mathématiques l’admettent. Il ‘y a une relation directe entre les logiques formelles, à la base les logiques d’aristote, puis après de BOOle, etc aux logiques modernes. Je vous rappelle que les logiques analytiques seraient apparues à la faveur de la problématique du solutionnement du cinquième postulat d’euclide qui soi disant passant soutenait que etant donné une droite donnéé,et un point du plan, on ne peut mener qu’une droite parallèle par ce point à la droite de referrence. Ce postulat ,le terme postulat je vous rappelle est du ressort de la logique encore une fois, d’euclide a été justement remis en cause par les pères fondamenteurs des logiques analytiques, godel, entre autres. Les geometries non euclidiennes seraient ainsi apparues à la suite de cette problématique. je continuerai ce débat prochainement.
N .B : De geo (la Terre, l’espace )et metrie (la mesure, la quantification, le metrics, ;;),on definirait la geometrie comme la science mathématique qui se penche sur l’étude des propriétés et des relations dans le champ de l’espace,étude basée sur des postulats,des definitions,des grandeurs, et des representations spatiales ainsi que des figures géometriques et leurs relations.
Monsieur, -Les mathématiques modernes, postmodernes et contemporaines sont sans fondements et sont erronées. Donc il n’est raisonnable de m’inviter à patauger dans la mer des illusions. Vous devez lire et approfondir les tentatives de Saccheri et Lambert au 18ème siècle pour comprendre comment leur échec a conduit Bolyai, Lobachevsky et Gauss à la géométrie hyperbolique , et conduit plus tard Riemann à la géométrie elliptique. Ces deux géométries sont non-euclidiennes et construites sur des définitions arbitraires et pleines de failles. La géométrie vraie est celle qui démontre son théorème de base qui se rapporte à la relation entre deux lignes droites dans la surface plane coupées par une troisième droite appelée sécante ou transversale. Les mathématiciens qui essayèrent de saisir cette relation ont échoué parce qu’ils n’ont pas compris la nature de la ligne droite. Donc, si vous voulez engager un débat, il faut commencer par le quadrilatère connu sous le nom de Saccheri et appliquer correctement les principes de la géométrie. Quant à la logique je vous invite à méditer la citation de Hermann Weyl : «Logic is the hygiene the mathematician practices to keep his ideas healthy and strong» Votre assertion suivante : « La Géometrie n’est pas que l’affaire de construction de lignes et de demonstrations de figures geometriques. » N’est pas pour l’honneur de la géométrie, car celle-ci est la science fondatrice de la mathématique et de toutes les sciences. Son rôle est de démontrer les vérités éternelles à partir d’axiomes vrais et évidents en étudiant les figures dans l’espace à trois dimensions pour y trouver les relations universelles et immuables de l’ordre et de la mesure. Le terme Postulat est une demande de construction et ne concerne que la géométrie. Je vous rappelle que la géométrie démonstrative naquit 300 ans avant Aristote et avant sa logique formelle. Je vous conseille vivement de lire l’histoire de la géométrie grecque. Encore une fois je vous dis que les géométries non-euclidiennes sont nées au moins 100 ans avant Gödel et la logique analytique. Une fois de plus je vous urge de lire l’histoire de la géométrie et de la mathématique durant toutes les époques avant d’émettre des opinions qui contredisent l’histoire de la mathématique. Dommage que les géométries non-euclidiennes induisent en erreur le plus précieux don que Dieu fait à l’homme, à savoir la raison.
- Laisser moi faire une certaine mise au point : D’abord, en affirmant que la géometrie n’est pas une affaire de construction geometrique,allusion à ma citation, je ne pretends nullement faire deshonneur à la geometrie. Aujourd’hui, toute la question autour des mathématiques et surtout la géometrie, c’est de savoir dans quelle mesure celle ci decrit fidèlement ou pas la réalité et en quoi l’influence phenomenologique de l’esprit au travers de la construction mentale intervient. Et pour ce qui est de vos arguments, ils ne font point office de preuves necessaires et suffisantes. La citation sur la logique avancée par ce logicien et mathématicien ne constitue en rien une opinion tangible et indiscutable; ce n’est qu’un avis.La citation n’est qu’une illustration d’une idée. Ensuite, je vois mal sur quels arguments concrets en dehors des principes formels et classiques des géometries héritées du passé pourriez vous avancer contre les fondements des mathématiques et des logiques modernes et post-modernes.Vous affirmez d’emblée que ces mathématiques et logiques seraient infondées sur des bases qui sont toujours en débat chez les mathématiciens contemporains. L’affaire sur ce sujet n’est pas tranchée complètement. Ensuite, je ne suis pas sans savoir que très vite la geometrie a pris son indépendance sur la philosophie et ceci à travers l’histoire dela philosophie qu’on a tous appris en classe terminale dans les débuts à l’initiation à celle ci. Mais là je voudrais attirer votre attention que la logique et la géometrie tissent des liens étroits.L’un ne saurait s’établir sans le concours de l’autre.J’irai meme loin la Logique aurait devancé les sciences si l’on en juge par le contenu de cet article qui sous-entend l’apparition première de logique avant le fondement veritable des Sciences telles qu’on les a apprises apparemment selon les opinions de Leibniz,Godel .Et, en quoi sommes nous tenus de tenir pour vrais les principes logiques de la géometrie classique comme absolus? Je vous rappelle que ces principes passent pour evidents dans la mésure ou on part du principe qu’ils seraient conformes à la raison et au bon sens;On les a consideré comme vrais comme tels sans vraiment demontrer en quoi ils sont vrais. Le postulat, l’axiome, etc sont choses admises comme vrai mais en aucune manière ils ont fait l’objet de preuves absolues.Et l’argument ontologique contraignit à faire admettre qu’à moins d’admettre une infinité de possibiltés voire de causes à effet à l’infini,il fallait partir de principes dits naturels dit-on à l’origine qu’on disait conforme à la raison et au bon sens,pour de ce faire aboutir à l’etablissement d’un processus de raisonnement. J’ai une citation fameuse pour vous ,trois à vrai dire,également ” “ God himself made the whole numbers: everything else is the work of man”. – Leopold Kronnecker “It is not certain that everything is certain” Blaise Pascal “La science est une théologie qui s’ignore”, Jean Pierre Dupuis, polytechnicien, philosophe français. Vous voyez dans les mathématiques, les fondements ne sont guère absolues certitudes. Je vois mal alors en quoi vous pretendez faux au sujet des mathématiques modernes et postmodernes. Et, j’ai oublié d’ajouter ceci concernant les fondements et l’origine des sciences géometriques. Rappelez vous que les premiers géomètres grecs ontséjourné en Egypte antique.Ils y ont été initiés la bas y compris pythagore,à qui on associe l’invention du terme “philosophie”. Et, en egypte, les sciences des nombres et des lignes sont intimement liées au culte et au symbolisme. Les préceptes de la géometrie originelle trouvent selon certains specialistes leur origine en Egypte, chez les pretres et mathématiciens de ce temps, d’autres avancent qu’il est le fruit d’observation empirique, d’autres enfin parmi les modernes soutiennent que ceci serait issu d’un esprit de vision.Lisez ce que en pense Grothendick à ce sujet. Ce sont tout ça qui font craindre que la certitude en la matière de façon absolue reste problématique; En plus, songez à la philosophie de Emmanuel Kant et sa critique de la Raison Pure. Par ailleurs, pour revenir, à votre pretendue comprehension de la droite, jusqu’à au collège, on avait l’habitude d’enseigner que une droite est une infinité de points alignés. Contrairement à un segment qui est borné, la droite partirait d’un point donné et s’etendrait à l’infini. Et justement, jusqu(ou il faudrait apprehender la notion d’infinie. L’origine des mathématiques modernes et postmodernes fait echo à la problématique de l’infinie à la fois dans les mathématiques théoriques (les theories des nombres et des ensembles” et le domaine de la representation mathématique. Les plus grands mathématiciens du 19eme 20eme siècle ont mis en cause la realité d’une infinité d’etendue . Je ne vous apprend rien à ce sujet.Et c’est de leurs travaux d’ailleurs que les crises des mathématiques modernes versus classiques seraient apparues Monsieur, -Vous auriez mieux fait de travailler sur la réfutation de la démonstration d’IBN AL HAITHAM sur la page 1 du forum de mon site : www.mathtruth-rachidmatta.com. Vous verrez vous-même que le contenu de votre présent e-mail s’évapore comme un nuage d’été. Allez au cœur du problème et laissez tomber les écorces. Je commente vos citations. 1 – La citation de Kronecker « God himself made the whole numbers: everything else is the work of man.», prouve que ce que Dieu a fait est exact et tout le reste c’est-à-dire toutes les mathématiques modernes sont fausses et pleines de contradictions. 2 – “It is not certain that everything is certain” Blaise Pascal Si Pascal avait bien saisi la nature exacte de la ligne droite il aurait vite compris que la géométrie est une science certaine et peut-être il aurait pu démontrer le cinquième postulat d’Euclide. 3 – “La science est une théologie qui s’ignore”, Jean Pierre Dupuis, polytechnicien, philosophe français. Seule la science mathématique est une métaphysique et la géométrie est une théologie, car son principe d’extension, le point, est le plus proche de l’UN. Mais cette théologie s’ignore pour les non géomètres qui ne savent être parfaits comme leur père céleste pour géométriser avec lui ; Quant aux autres sciences, elles reçoivent leurs principes de la mathématique et seront ses applications dans l’espace du monde réel de la physique qui a trois dimensions. Ce sont des sciences expérimentales et elles n’ont rien à voir avec la théologie. M. Jean Pierre Depuis n’a donc saisi la nature exacte de la géométrie comme, d’ailleurs, tous les penseurs non-euclidiens. Ça vous dérange que j’attaque tout le monde, mais c’est la vérité, et sa loi est impitoyable. N’oubliez pas d’examiner le quadrilatère de Saccheri pour constater que tous les mathématiciens, logiciens et philosophes modernes, postmodernes et contemporains se sont trompés, car ils n’ont pas cherché les principes de la géométrie dans leur Unique origine: DIEU.
-D’une chose, je ne vous ai point demandé de commenter sur ces citations.Je vous ai donné ces citations comme exemples pour vous dire ce que valent les citations:Leur autorité ne vaut que ‘autorité de leurs auteurs;en aucune manière, je les avance pour preuves, juste pour vous dire que les citations ne sont pas des preuves; De deux(choses), vous semblez avoir mal interpreté ces citations. Celui de Kronecker, vous le commentez hors contexte à mon hmble avis. Par cette citation, il voulait attirer l’attention sur la problematique de la certitude absolue dans les sciences mathématiques et ses propos tendent à relativiser la verité mathématique comme une absoluté. Si les nombres relatifs sont de l’ordre de l’ihumain, tout le reste l’est et en celà le reste peut etre objet de débats.Pour blaise pascal, rien n’est verité absolue, tout peut faire l’objet de débats; pour jean pierre, dupuis, c’est la reference aux fondements des principes mathematiques qui tendent au travers des crises des mathématiques modernes sur le plan theorique à y voir une forme d’ontologie et de phenomelogie. Et toutes les sciences humaines ne se basent pas uniquement sur des methodologies heritées des mathématiques comme vous le pretendiez. Enfin, pour vous amener à un auteur plus contemporain, sur le lien entre logique, intuition, pensée, representation, je vous invite vivement à lire ce que en dit henry bergson et son intuitionisme. Lisez aussi la Pensée et le Mouvant. Ceci ne me derange pas que vous critiquiez les choses; au contraire,j’apprécie l’esprit de contestation duquel souvent debouche la verité.
texte en appui (9):
[1] l Auteur
l Les Éditions AGONE
l Naissance de la
sociologie
l Essais II. L’époque, la
mode, la morale, la
satire
l Essais III. Wittgenstein &
les sortilèges du langage
l Essai IV. Pourquoi pas
des philosophes ?
l Essai V – Descartes,
Leibniz, Kant
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II-Logique et mathématique
p. 141-165
Utopie et réalité : Leibniz, Gödel et les possibilités
de la logique mathématique
Essai V – Descartes, Leibniz, Kant – Jacques Bouveresse
Plan | Texte | Notes | Note de fin | Citation
1. La référence leibnizienne chez Gödel
2. La question des fondements et le problème de l’invention
mathématique
3. Le programme leibnizien et la question des « limitations internes »
des formalismes
Plan
1. La référence leibnizienne chez Gödel
Texte intégral
Dans « Russell’s Mathematical Logic » (1944), Gödel distingue deux aspects
fondamentaux différents de la logique : « La logique mathématique, qui
n’est rien d’autre qu’une formulation précise et complète de la logique
formelle, a deux aspects tout à fait différents. D’un côté, elle est une
section des mathématiques traitant de classes, relations, combinaisons de
symboles, etc., au lieu de nombres, fonctions, figures géométriques, etc. De
l’autre, c’est une science, antérieure à toutes les autres, qui contient les
idées et les principes sous-jacents à toutes les sciences. C’est dans ce
deuxième sens qu’elle a été conçue en premier lieu par Leibniz dans sa
Characteristica universalis, dont elle aurait formée une partie centrale. Mais il
a fallu presque deux siècles après la mort de Leibniz pour que cette idée
d’un calcul logique réellement suffisant pour le genre de raisonnement qui
apparaît dans les sciences exactes soit mise en oeuvre (tout au moins sous
une certaine forme, sinon sous la forme que Leibniz avait en tête) par
Frege et Peano. » [PM, 447]
1
Leibniz a, bien entendu, apporté une contribution tout à fait déterminante
au premier aspect. Et il est même le premier à avoir reconnu tout à fait
clairement qu’on peut proprement calculer sur bien autre chose que des
nombres et qu’il peut par conséquent y avoir une mathématique non
seulement des nombres, mais également des concepts, des propositions,
des classes et de bien d’autres choses. Mais, même si l’essentiel de la
recherche en logique mathématique est consacré aujourd’hui à cet aspectlà,
l’intérêt de Gödel, spécialement dans l’essai que j’ai cité, porte en fait
principalement sur le second aspect. Partant de Leibniz, il en arrive, en
passant par Frege et Peano, assez rapidement à Russell et il met alors
entre parenthèses presque toutes les considérations de détail qui ont trait
« au formalisme ou au contenu mathématique » des Principia Mathematica
pour se concentrer essentiellement sur « le travail de Russell concernant
l’analyse des concepts et des axiomes sous-j a c e n t s à l a l o g i q u e
mathématique » (ce qui, comme le remarque Hao Wang, aurait
probablement été un titre plus exact pour son essai). La façon dont il
procède dans cet essai donne certainement une idée exacte de ce qu’il
considère comme central dans la logique mathématique, telle qu’il la
conçoit, et également du degré auquel il prend au sérieux le projet
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leibnizien – y compris, ce qui est à la fois un peu difficile à comprendre et
assez déconcertant, pour ce qui est des vertus heuristiques tout à fait
prodigieuses que lui attribuait Leibniz.
Gödel a étudié Leibniz de façon assez systématique dans les années 1943-
1946, à un moment où il avait cessé pour l’essentiel de faire des recherches
dans la logique proprement dite et où, comme le dit Wang, son travail est
devenu plus philosophique que mathématique. On sait aussi que ses
papiers contiennent de volumineux cahiers de notes sur Leibniz et sur la
littérature consacrée à Leibniz. De tous les philosophes, c’est certainement
lui qui était à ses yeux le plus grand et qui l’a le plus influencé. Nous savons
qu’i l l’admirait d’une façon presque inconditionnelle et qui n’est pas
simplement celle que l’o n p o r t e à u n g r a n d a n c ê t r e h i s t o r i q u e : i l
considérait, en effet, comme tout à fait possible de remettre aujourd’hui en
chantier un grand programme de métaphysique rationaliste aussi ambitieux
que l’avait été le sien. D’a p r è s W a n g , « Gödel semble être d’avis que
Leibniz a considéré toutes les choses réellement fondamentales et que ce
dont nous avons besoin est de voir ces choses plus clairement » [RKG,
211]. Cela concorde tout à fait avec la tendance générale de Gödel à
considérer que deux ou trois siècles supplémentaires de philosophie n’ont
p r o v o q u é q u e d e s c h a n g e m e n t s r é e l l e m e n t m i n i m e s d a n s n o t r e
compréhension des choses fondamentales en philosophie et que la tâche
principale reste aujourd’hui comme hier de chercher à appréhender plus
clairement les concepts fondamentaux. Sur un point, il est d’accord avec
Newton, puisqu’il pense qu’i l d e v r a i t ê t r e p o s s i b l e d e f a i r e p o u r l a
métaphysique l’équivalent de ce que Newton a fait pour la physique, à
savoir trouver une « théorie axiomatique » correcte pour elle, au moins
dans ses grandes lignes. Sur un autre, il est d’accord avec Leibniz et l’est
notamment dans la compréhension que Leibniz a de la nature des concepts
physiques. Gödel a expliqué, du reste, que, s’il était parvenu à construire
un système philosophique, cela aurait été une forme de monadologie.
3
En ce qui concerne la philosophie, son attitude pose, comme le remarque
Wang, un problème difficile puisque, tout en proclamant sa confiance dans
les vertus de la méthode axiomatique, il est obligé en même temps
d’admettre qu’il n’a même pas réussi à déterminer ce que peuvent être les
concepts primitifs de la métaphysique et encore moins à trouver les bons
axiomes pour eux. Wang résume sa position en disant que « Gödel semble
vouloir continuer à partir de l’endroit où Newton et Leibniz se sont arrêtés,
et croire que le cours de l’histoire après le XVIIe siècle a régressé plutôt que
progressé, sauf pour ce qui concerne l’accroissement de l’information (mais
non de la compréhension réelle) en mathématiques, dans les sciences de la
nature (et dans certains autres domaines). Alors qu’il utilise la physique de
Newton comme modèle, sa sympathie philosophique va à Leibniz. Il n’est
pas satisfait de la compréhension que Newton a des concepts physiques,
mais souhaite continuer la tentative faite par Leibniz pour analyser plus
profondément les concepts physiques d’une manière telle que ceux-ci
soient fusionnés avec les concepts réellement primitifs de la métaphysique.
De ce fait, en particulier, il n’e s t p a s s a t i s f a i t d e s “fondements
métaphysiques” k a n t i e n s d e l a p h y s i q u e ( n e w t o n i e n n e , p l u t ô t q u e
leibnizienne) » [RKG, 165]. Le point crucial, bien sûr, est que l’entreprise de
Kant consacre à ses yeux le divorce regrettable de la physique d’avec la
métaphysique. Comme la plupart des représentants de la tradition
philosophique autrichienne, Gödel n’est pas impressionné par la révolution
que Kant est supposé avoir effectuée et par la façon dont elle a déterminé
pour une part essentielle l’orientation de la philosophie au cours du XIXe
siècle. Il pense que ce sont essentiellement les « préjugés de l’époque »
qui nous empêchent de reconnaître que l’on pourrait très bien essayer de
reprendre les choses à un stade antérieur.
4
Dans l’admiration que Gödel professait pour Leibniz, il y a quelque chose
qui confine par moments plus ou moins à la mythologie et même, semble-til,
à la mythomanie. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il était obsédé
par l’idée que certains des manuscrits de Leibniz risquaient d’être détruits
parce qu’on n’avait probablement pas fait le nécessaire pour les mettre à
l’abri. Il pensait même apparemment que certains avaient intérêt à ce qu’ils
soient détruits. En 1939, Karl Menger lui a demandé qui pourrait bien avoir
intérêt à ce que les écrits de Leibniz soient détruits. À quoi il a répondu :
« Naturellement, les gens qui ne veulent pas que les hommes deviennent
plus intelligents. » Et comme Menger lui avait objecté que Voltaire serait
probablement une cible plus plausible, il a rétorqué : « Qui est jamais
devenu plus intelligent en lisant les écrits de Voltaire ? » [RKG, 103] Gödel
semble avoir pensé qu’un bon nombre des idées et des écrits de Leibniz
avaient été en réalité déjà bel et bien été perdus, un peu comme l’a été la
démonstration par Fermat de son théorème – si toutefois il en avait
réellement une, ce dont beaucoup de mathématiciens doutent aujourd’hui.
Apparemment, Gödel croyait qu’en plus de ce que l’on sait d’eux les écrits
de Leibniz pourraient bien avoir recelé quelque trésor ou quelque secret,
peut-être aujourd’hui définitivement perdu, qui aurait rendu possible des
progrès spectaculaires dans la découverte mathématique elle-même et la
résolution des problèmes mathématiques.
5
À la fin de son essai sur « La logique mathématique de Russell », il revient
au problème de l’analyse des concepts fondamentaux et à Leibniz. En dépit
d e s p r o g r è s c o n s i d é r a b l e s q u i o n t é t é r é a l i s é s d a n s l a l o g i q u e
mathématique depuis les Principia Mathematica, « bien des symptômes,
écrit-il, ne montrent que trop clairement que […] les concepts primitifs ont
besoin d’être élucidés davantage. Il semble raisonnable de supposer que
c’est cette compréhension incomplète des fondements qui est responsable
du fait que la logique mathématique est restée jusqu’ici tellement en deçà
d e s a t t e n t e s é l e v é e s d e P e a n o e t d’autres qui (d’accord avec les
affirmations de Leibniz) avaient espéré qu’elle faciliterait les mathématiques
théoriques dans la même mesure que le système décimal des nombres a
facilité les calculs numériques. Car, comment peut-on espérer résoudre des
problèmes mathématiques de façon systématique par la seule analyse des
concepts qui y apparaissent si notre analyse jusqu’à présent ne suffit
même pas à établir les axiomes ? » [PM, 468-9]
6
G ö d e l p e n s e q u e l a l o g i q u e m a t h é m a t i q u e , a u d e u x i è m e d e s s e n s
distingués plus haut, devrait être une partie centrale de ce qu’était
supposée être la caractéristique leibnizienne. Mais, comme le remarque
Wang, il est pour le moins difficile de voir comment la logique
mathématique, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, pourrait être étendue
de façon à fournir une méthode puissante (ou même simplement des
directives efficaces) pour de nouvelles découvertes mathématiques. Et
pourtant, c’est ce que Gödel semble bel et bien croire. Il donne l’impression
d’être à peu près aussi optimiste que l’avait été en son temps Leibniz sur
les possibilités du nouvel instrument qu’il avait mis au point, tout en
admettant par ailleurs que nous ne savons même pas réellement comment
nous y prendre pour commencer à le construire. Son idée semble être
qu’une fois que nous sommes arrivés aux bons axiomes nous pouvons
apprendre à appréhender également de façon appropriée les concepts
dérivés et approcher les problèmes de façon systématique. Wang avoue
qu’il ne voit pas les raisons que Gödel pouvait avoir de croire cela, et
j’avoue que je ne les vois pas non plus. Comme le note Wang, « par
exemple, le système standard incomplet de la théorie des nombres est
modérément adéquat, pour ce que nous en savons, pour la solution de la
plupart des problèmes dans ce domaine, mais ne semble offrir aucune
indication pour une quelconque méthode systématique de résolution des
problèmes. [Gödel] pense-t-il que c’est parce que les concepts ne sont pas
auto-suffisants [self-contained], compte tenu du fait qu’ils ne sont pas
suffisamment fondamentaux (peut-ê t r e c o m m e l e r é v è l e
l’incomplétabilité) ? » [RKG, 311]
7
Leibniz souligne qu’en même temps que les sciences se complexifient et
s’étendent par le haut (au niveau des superstructures) elles se simplifient
et se condensent par le bas (au niveau des éléments et des fondements).
« On peut même dire, écrit-il, que les sciences s’abrègent en s’augmentant,
[ce] qui est un paradoxe très véritable, car plus on découvre des vérités et
plus on est en état d’y remarquer une suite réglée et de se faire des
propositions toujours plus universelles dont les autres ne sont que des
exemples ou corollaires, de sorte qu’il se pourra faire qu’un grand volume
de ceux qui nous ont précédés se réduira avec le temps à deux ou trois
thèses générales. Aussi, plus une science est perfectionnée et moins a-telle
besoin de gros volumes car, selon que ses éléments sont suffisamment
établis, on y peut tout trouver par le secours de la science générale ou de
l’art d’inventer. » [PS VII, 180]
8
Il n’y a, effectivement, aucun doute sur le fait qu’une fois que nous
disposons des bons concepts, et plus encore des bons axiomes pour eux,
un grand nombre de questions qui ne l’étaient pas auparavant deviennent
généralement abordables et décidables de façon systématique. Mais, cela
étant, on peut se demander ce qui justifie l’optimisme de Gödel en ce qui
concerne le bénéfice que nous pouvons attendre de la recherche des
éléments dans la logique elle-même. Si le point crucial est de trouver des
notions plus fondamentales ou de nouveaux axiomes pour celles que nous
avons déjà, qui nous permettront de décider davantage de questions, il ne
donne guère d’exemple concret de ce que cela pourrait vouloir dire dans les
f a i t s . U n e x e m p l e m a t h é m a t i q u e a u q u e l i l a c c o r d e u n e i m p o r t a n c e
particulière est celui de la notion d’« ensemble ». Il se dit convaincu qu’il n’y
a pas lieu de renoncer à l’espoir de décider un jour l’hypothèse du continu
par l’adjonction d’axiomes supplémentaires pour la notion d’ensemble. En
ce qui concerne certains des nouveaux axiomes de l’infini qui ont été
proposés avec l’espoir de réussir à décider par ce moyen l’hypothèse du
continu, il remarque : « On peut démontrer que ces axiomes ont également
des conséquences bien au-delà du domaine des nombres transfinis très
grands, qui est leur objet immédiat : on peut montrer que chacun d’entre
e u x , s o u s l a s u p p o s i t i o n d e s a c o n s i s t a n c e , a c c r o î t l e n o m b r e d e s
p r o p o s i t i o n s d é c i d a b l e s m ê m e d a n s l e d o m a i n e d e s é q u a t i o n s
diophantiennes. » [What Is Cantor’s Continuum Problem ? (1947) : PM, 477]
Les axiomes en question peuvent donc manifester leur fécondité dans des
domaines divers qui sont parfois très éloignés de celui dont ils traitent
directement. Gödel considère que la théorie des ensembles est confirmée
9
par ses conséquences dans l’arithmétique, en un sens que l’on peut
comparer à celui auquel la physique est confirmée par la perception
sensorielle. Mais le problème est que, si les axiomes dont il parle se
trouvent ainsi légitimés indirectement, ils offrent, en revanche, peu d’espoir
de parvenir à une décision concernant l’hypothèse du continu elle-même.
D’après Wang, Gödel a dit, dans une conversation du 3 mars 1948 avec
Carnap, que Leibniz avait « apparemment obtenu [apparently had
obtained] » une méthode de décision pour les mathématiques [RKG, 173].
C’est sans doute ce que Leibniz croyait. Mais que peut bien vouloir dire une
assertion de cette sorte, et en particulier l’expression « avait apparemment
obtenu » dans la bouche de quelqu’un comme Gödel ? Elle peut sembler
d’autant plus étonnante que, d’après les notes de Carnap, dans une
conversation du 23 décembre 1929, qui est par conséquent antérieure à la
d é m o n s t r a t i o n d e s o n t h é o r è m e , G ö d e l d i t , e n f a i s a n t r é f é r e n c e à
Brouwer : « Les mathématiques sont inépuisables : on doit toujours puiser
à n o u v e a u à l a “source de l’intuition”. Il n’y a par conséquent pas de
Characteristica universalis pour la totalité des mathématiques, et pas de
procédure de décision pour la totalité des mathématiques. » [RKG, 50] Cela
n’e m p ê c h e p a s f o r c é m e n t , b i e n e n t e n d u , q u’il puisse y avoir une
Characteristica universalis pour certaines parties des mathématiques et que
le programme de Leibniz puisse rester, de ce point de vue et dans ces
limites, tout à fait actuel.
10
Gödel était, cela va sans dire, mieux placé que quiconque pour savoir qu’il
ne peut pas y avoir dans les mathématiques de procédure de décision
générale qui opère à la façon d’une machine, même si Leibniz lui-même
pouvait encore croire ce genre de chose et l’a probablement cru. « Les
vérités qui ont encore besoin d’être bien établies sont, dit-il, de deux
sortes, les unes ne sont connues que confusément et imparfaitement, et
les autres ne sont point connues du tout. Pour les premières, il faut
employer la méthode de la certitude ou l’art de démontrer, les autres ont
besoin de l’art d’inventer. Quoique ces deux arts ne diffèrent pas tant qu’on
croit, comme il paraîtra dans la suite. » [PS VII, 183] Mais on peut avoir
l’impression que l’effet d’u n e d é c o u v e r t e c o m m e c e l l e d e G ö d e l e s t
justement de démontrer qu’ils diffèrent, au contraire, bien plus qu’on ne le
croit. L’idéal de la « pureté mécanique » – qui est, pour Leibniz lui-même,
compte tenu de l’idée qu’il se fait de ce que doit être une démonstration
proprement dite, caractéristique de l’art de démontrer – ne semble guère
susceptible de s’adapter aussi à l’art d’inventer, et a fortiori de le favoriser.
Comme le dit Wang, « l’idéal de la formalisation semble aspirer à un type
d’h o m o g é n é i t é ( c o m m e u n e f o r m e d e “pureté”) au niveau qui est
précisément le plus inférieur de l’intelligence. Il est très éloigné d’une
compréhension intuitive de la démonstration, et peut avoir quelque chose à
voir avec l’aspiration à un sens abstrait de la sécurité qui inclut, par
exemple, une protection contre l’oubli, puisqu’il n’y a pas d’étapes qui
soient oubliées dans une démonstration purement formelle. Même si l’on
m e t à p a r t l’exigence de complétude, les systèmes formels possèdent
également cette qualité de “pureté mécanique” qui, cependant, n’aide pas
à l a r e c h e r c h e d e m é t h o d e s p l u s p u i s s a n t e s p o u r d é m o n t r e r d e s
théorèmes » [RKG, 173]. Il y a certainement, chez Leibniz, une tension
constante entre le désir de la sécurité maximale, qu’il trouve, à la différence
de Descartes, dans la formalité elle-même, et un autre désir, au moins
aussi puissant, qui est celui de l’inventivité maximale.
11
Dans une conversation du 15 mars 1972 avec Wang, Gödel dit : « En 1678,
Leibniz a formulé la revendication de la caractéristique universelle. Pour
l’essentiel, elle n’existe pas : toute procédure systématique pour résoudre
des problèmes de toutes les espèces doit être non mécanique. » Et, bien
entendu, même une procédure mécanique ne comporte pas la garantie du
succès universel, puisqu’il subsiste la question de savoir si la procédure
aboutira ou non dans tous les cas à un terme. Gödel est cependant si
impressionné par ce que Leibniz dit à propos de la possibilité de traiter un
jour tous les problèmes, y compris ceux de la métaphysique, d’une façon
que l’on peut qualifier de « mathématique », qu’il écrit dans un article de
1951, « Some Basic Theorems on the Foundations of Mathematics and Their
Applications » : « J’ai l’impression qu’après une clarification suffisante des
concepts qui sont en question il sera possible de mener ces discussions
avec une rigueur mathématique et que le résultat sera alors que (sous
certaines assomptions qui peuvent difficilement être niées [en particulier,
l’assomption qu’il existe tout simplement quelque chose comme la
connaissance mathématique]) la conception platonicienne est la seule qui
s o i t t e n a b l e . P a r l à , j’entends la conception selon laquelle les
m a t h é m a t i q u e s d é c r i v e n t u n e r é a l i t é n o n s e n s i b l e q u i e x i s t e
indépendamment à la fois des actes et des dispositions de l’esprit humain,
et est seulement perçue, et probablement perçue de façon très incomplète,
par l’esprit humain. » [CW III, 322-3] Le fait que Leibniz lui-même ait sur la
question du statut des entités mathématiques et des objets abstraits en
général une position qui est bien plus proche du nominalisme que du
réalisme platonicien est une chose que Gödel semble ou bien avoir ignorée
ou bien avoir décidé de considérer comme tout à fait secondaire.
12
2. La question des fondements et le problème de
l’invention mathématique
D’après Wang, la position de Gödel semble être que, là où il n’existe pas de
méthode de décision mécanique, il pourrait peut-être exister néanmoins
une méthode de décision non mécanique, une méthode qui n’est pas
complètement spécifique et qui ne décide pas formellement les questions,
mais donne des indications sur ce que le mathématicien doit faire pour
parvenir à les décider. Gödel pense apparemment à une méthode qui
permettrait d’arriver à la formulation de nouveaux axiomes en plus de ceux
dont on dispose déjà, ce qui ne peut évidemment pas être fait par une
machine, mais donnerait au mathématicien des directives suffisantes sur la
façon dont il doit s’y prendre pour résoudre les problèmes. Une note
fameuse du mémoire de 1931 explique que la vraie raison de l’indécidabilité
inhérente à tous les systèmes formels des mathématiques réside dans le
fait que la formation de types logiques toujours plus élevés peut être
continuée jusque dans le transfini. Les propositions indécidables à un
certain niveau deviennent décidables toutes les fois que des types plus
é l e v é s s o n t a j o u t é s . L a c o n c l u s i o n q u e G ö d e l t i r e d e s r é s u l t a t s
d’indécidabilité n’est donc pas du tout, comme on le croit souvent, une
incitation à renoncer, mais plutôt une indication concernant le genre de
chose que nous devons faire pour pouvoir espérer parvenir à une décision.
13
Comme le remarque Wang, l’histoire des mathématiques elle-même offre de
nombreux exemples de cas dans lesquels l’invention d’un nouveau système
ou d’un nouveau calcul, comme par exemple la géométrie analytique ou le
calcul différentiel et intégral, rend beaucoup plus facile et systématique la
résolution de toute une classe de problèmes. Dans chacun des cas de cette
s o r t e , d e s t e n t a t i v e s e t d e s c o n j e c t u r e s a u h a s a r d s e m b l e n t ê t r e
remplacées par un certain type de méthode systématique plus contrôlable.
« Leibniz, se demande Wang, pouvait-il chercher une méthode générale de
cette sorte qui s’appliquerait à la totalité des mathématiques ? » [RKG, 174]
Leibniz a certainement rêvé d’une méthode de ce genre, et même d’une
méthode qui permettrait de décider par le simple calcul une multitude de
questions qui n’ont à première vue rien de mathématique. Mais ce qui est
surprenant est la façon dont Gödel semble avoir pris cette idée au sérieux.
À la fin de son article sur « La logique mathématique de Russell », il écrit :
« Il n’y a pas de raison d’abandonner tout espoir. Leibniz, dans ses écrits
sur la Characteristica universalis, ne parlait pas d’un projet utopique ; si
nous devons croire ce qu’i l d i t , i l a v a i t d é v e l o p p é s o n c a l c u l d u
raisonnement dans une large mesure, mais attendait pour le publier que la
semence puisse tomber sur un sol fertile. Il est même allé jusqu’à estimer le
temps qui serait nécessaire pour que son calcul soit développé par un petit
nombre de scientifiques choisis jusqu’à u n p o i n t t e l “que l’humanité
disposerait d’une nouvelle espèce d’instrument augmentant les pouvoirs de
la raison beaucoup plus qu’un instrument optique quelconque n’a jamais
aidé le pouvoir de la vision”. Le temps qu’il indique est cinq ans, et il affirme
que sa méthode n’est en aucune façon plus difficile à apprendre que les
mathématiques ou la philosophie de son époque. De plus, il a dit de façon
répétée que, même dans l’état rudimentaire où il avait développé la théorie
lui-m ê m e , e l l e é t a i t r e s p o n s a b l e d e t o u t e s s e s d é c o u v e r t e s
m a t h é m a t i q u e s ; c h o s e q u e , p o u r r a i t-o n e s p é r e r , m ê m e P o i n c a r é
reconnaîtrait comme une preuve suffisante de sa fécondité. » [PM, 469]
14
Aussi surprenant que cela puisse paraître aujourd’hui, l’intérêt de Gödel
pour la question des fondements des mathématiques était, comme celui de
Hilbert, motivé fortement par la croyance que des progrès fondamentaux
dans ce domaine produiraient d’une certaine façon une révolution dans tout
le domaine des mathématiques (des mathématiques pures, en tout cas).
Cela n’est pas sans rapport avec la façon dont il comprend Leibniz. Dans
l’histoire de la logique, Leibniz est l’auteur d’un nombre considérable
d’anticipations et d’innovations conceptuelles et techniques qui font de lui
le véritable père de la logique moderne et qui ont été maintes fois
étudiées. Mais ce n’est pas cela qui est le plus important aux yeux de
Gödel. C’est plutôt le fait que Leibniz s’est attaqué au problème des
fondements d’une façon qui était susceptible de révolutionner et qui a
effectivement révolutionné les mathématiques elles-mêmes. Gödel pensait
que les progrès les plus décisifs dans le domaine de la pensée proviennent
toujours d’un gain réalisé dans la compréhension des choses les plus
simples et les plus fondamentales. Et on peut remarquer que c’est toujours
à des questions d’une espèce réellement fondamentale qu’il s’est lui-même
attaqué, avec les succès que l’on sait. Or, en ce qui concerne les effets qu’il
attendait de cela pour les mathématiques elles-mêmes, on peut constater,
comme le fait Wang, que le résultat a été plutôt décevant. « Le travail de
Gödel a eu, écrit-il, peu d’effet sur la pratique de la recherche et la
conception des mathématiques de la plupart des mathématiciens. De façon
surprenante, l’incidence la plus grande concerne davantage des questions
conceptuelles qui ont trait aux ordinateurs et à la mécanisation, qui sont
une préoccupation centrale de la technologie du moment. » [RKG, 168] Ce
n’est évidemment pas tout à fait ce dont rêvait Gödel. Il ne semble pas, en
15
tout cas, s’être intéressé personnellement au développement réel des
ordinateurs.
I « … nec tantum
obtinebunt, dum stabit
Mundus, sed etiam
obtinuissent si DEUS alia
ratione (…)
Wang note qu’e n c e q u i c o n c e r n e l e d é v e l o p p e m e n t d e l a l o g i q u e
mathématique il y a deux idées de Leibniz qui se sont révélées être d’une
importance centrale. La première est la caractérisation des vérités de
raison comme étant les vérités qui sont vraies dans tous les mondes
possibles. C’est, dit-il, une conception qui s’applique aussi bien aux
tautologies du calcul propositionnel, telles qu’elles sont comprises et
traitées par Wittgenstein dans le Tractatus, qu’à la notion plus générale de
proposition logiquement valide ou logiquement vraie dans le calcul des
prédicats du premier ordre. Il semble y avoir là, en fait, un malentendu
historique assez curieux, puisque Leibniz, à ma connaissance, n’a dit nulle
part littéralement que les vérités de raison pouvaient être définies comme
les vérités qui sont vraies dans tous les mondes possibles. Ce qui se
rapproche le plus de cette idée est sans doute les passages dans lesquels
il souligne que Dieu aurait pu assurément créer un monde pourvu de lois
physiques, mais pas de lois logiques et mathématiques, différentes. On
peut dire des vérités nécessaires, qui ont trait uniquement à l’essence et à
la possibilité, qu’« elles seront valides non seulement tant que le monde
subsistera, mais auraient été valides également si Dieu avait créé le Monde
d’une autre façon I » [OFI, 18].
16
Je ne sais pas qui a attribué le premier à Leibniz la paternité de la définition
de la vérité logique comme étant la vérité dans tous les mondes possibles.
Mais c’est un fait remarquable que les créateurs de la sémantique logique
ont présenté spontanément leur définition de la validité logique par la
vérité dans toute interprétation du système formel ou du calcul comme un
équivalent de ce que Leibniz devait entendre par la « vérité dans tous les
mondes possibles » : « Une classe de propositions dans [le langage] S1,
qui contient pour toute proposition atomique ou bien cette proposition, ou
b i e n s a n é g a t i o n , e t p a s d’autres propositions, est, explique Carnap,
a p p e l é e u n e “description d’état [state-description]”, parce qu’elle donne
évidemment une description complète d’un état possible de l’univers des
individus relativement à toutes les propriétés et relations exprimées par les
prédicats du système. De ce fait, les descriptions d’état représentent les
m o n d e s p o s s i b l e s d e L e i b n i z o u l e s é t a t s d e c h o s e s p o s s i b l e s d e
Wittgenstein. 1 » Cette transposition de la notion leibnizienne de monde
possible s’appuie évidemment sur une analogie réelle. Mais il y a également
une différence importante qui ne l’est pas moins. Une description d’état
carnapienne fixe simplement un comportement donné de tous les individus
du monde particulier dans lequel on se situe par rapport à toutes les
propriétés et relations dont il est question dans le système. Un monde
possible leibnizien est déterminé, en revanche, par l’existence d’une classe
d’individus qu’il ne partage avec aucun autre (un individu n’appartient
jamais qu’à un seul et unique monde possible) et qui sont tels qu’il peut
être reconstruit en totalité à partir du concept complet de n’importe lequel
d’entre eux. « Vrai dans tous les mondes possibles », au sens de Leibniz,
ne coïncide donc pas, c’est le moins qu’on puisse dire, avec « vrai dans
toutes les descriptions d’état », au sens de Carnap.
17
L’autre idée importante que les logiciens modernes ont pu trouver chez
Leibniz est l’insistance sur les « arguments formels », ou comme il dit les
« argumenta in forma », qui sont mécaniquement testables et, selon une
expression, que lui-m ê m e u t i l i s e , « infaillibles ». P a r l a n t d e l a
Caractéristique universelle, il écrit : « Les hommes trouveraient par là un
juge des controverses vraiment infaillible. Car ils pourraient toujours
connaître s’i l e s t p o s s i b l e d e d é c i d e r l a q u e s t i o n p a r l e m o y e n d e s
connaissances qui leur sont déjà données, et lorsqu’il n’est pas possible de
se satisfaire entièrement ils pourront toujours déterminer ce qui est le plus
vraisemblable. Comme dans l’arithmétique on peut toujours juger s’il est
possible ou non de deviner exactement le nombre que quelque personne a
dans la pensée sur ce qu’elle nous en a dit, et souvent on peut dire : cela
doit être l’un de deux ou de trois, etc. tels nombres, et prescrire des bornes
à la vérité inconnue. En tout cas, il importe au moins de savoir que ce qu’on
demande n’est pas trouvable par les moyens que nous avons. » [OFI, 26]
18
L’exigence de formalité a reçu une attention de plus en plus grande au
cours du XIXe siècle et elle a conduit finalement à la construction de
systèmes formels pour différents domaines majeurs des mathématiques.
Mais il a fallu attendre encore un peu plus, en fait jusqu’à la fin des années
1920, pour que la question qu’évoque Leibniz dans la dernière phrase, à
savoir celle de la complétude et de la décidabilité, formulée à propos des
systèmes formels eux-mêmes, soit posée explicitement et résolue. Ce qui
pourrait ressembler ici à une sorte de paradoxe est le fait que ce soit
précisément Gödel qui a contribué de la façon la plus décisive à tempérer ce
qu’on pourrait appeler l’enthousiasme leibnizien en démontrant un certain
nombre de résultats négatifs essentiels sur les possibilités des systèmes
formels. Dans tout cela, bien sûr, une incertitude demeure sur ce qu’il faut
entendre ici exactement par la notion de procédure formelle ou mécanique.
C’est seulement après la découverte de Gödel que Turing a réussi à clarifier
en 1936 ce que l’on veut dire lorsqu’on parle d’une procédure mécanique
19
ou d’un algorithme. Gödel a toujours considéré ce qu’a fait sur ce point
Turing comme une découverte majeure et exemplaire ; et on pourrait être
tenté de considérer qu’elle permet d’appréhender pour finir avec une
précision complète et définitive l’essence de ce que Leibniz entendait par
un « argument formel ».
Les historiens de la philosophie, toujours soucieux d’éviter les projections
anachroniques, diraient sans doute que ce qui est en question chez
Leibniz, lorsqu’il parle de procédures de décision qui opèrent uniquement
sur des symboles ou des combinaisons de symboles et qui peuvent être
appliquées de façon mécanique et infaillible, n’est pas tout à fait la même
chose que ce que l’on entend aujourd’hui par là et pourrait même être
sérieusement différent. Et il est probablement vrai qu’il faut résister à la
tentation de faire de Leibniz un formaliste ou un mécaniste enthousiaste et
naïf qui n’était simplement pas encore averti de ce que nous savons depuis
Gödel. Mais il faut remarquer que Gödel lui-même avait sur l’histoire des
concepts une idée qui n’est pas celle des historiens de la philosophie et
probablement pas non plus, du reste, la nôtre en général. Il pensait que,
dans ce cas-là comme dans beaucoup d’autres, Turing nous a seulement
permis d’accéder à une perception plus distincte d’un concept qui pouvait
très bien être déjà celui de Leibniz. Ce qui a changé n’est pas pour lui le
concept, qui était là depuis le début, mais la perception que nous en avons.
20
Il convient ici de souligner à quel point Leibniz aurait trouvé étrange la
séparation et même parfois l’incompréhension caractérisée qui semblent
s’être instaurées aujourd’hui entre la logique et les mathématiques.
C o n t r a i r e m e n t à c e q u’e s p é r a i t G ö d e l , b i e n d e s m a t h é m a t i c i e n s
contesteraient sans doute aujourd’hui que le théorème de Gödel ait quoi
que ce soit à voir avec les mathématiques proprement dites. Pourtant,
lorsque Gödel fut fait docteur honoris causa de l’université de Harvard en
1952, il fut présenté comme « le découvreur de la vérité mathématique la
plus importante du siècle », une manière de décrire ce qu’il avait fait qu’il
apprécia particulièrement. La façon actuelle de concevoir les relations entre
les mathématiques et la logique ne correspond évidemment pas beaucoup
à l’idée qu’il s’en faisait, mais elle correspond évidemment encore moins à
celle de Leibniz.
21
Je ne pense pas ici au fait que Leibniz a été traité souvent comme un des
grands précurseurs du logicisme, autrement dit de la doctrine selon laquelle
les mathématiques sont simplement une branche de la logique, mais plutôt
au fait qu’il considérait manifestement comme futile la volonté de faire
passer une ligne de démarcation stricte entre les mathématiques et la
logique. Dans les Nouveaux essais, Théophile se livre à une apologie si
convaincante du syllogisme que Philatèthe lui-même finit par lui dire : « Je
commence à me faire une tout autre idée de la logique que je n’en avais
autrefois. Je la prenais pour un jeu d’écolier, et je vois maintenant qu’il y a
c o m m e u n e m a t h é m a t i q u e u n i v e r s e l l e , d e l a m a n i è r e q u e v o u s
l’entendez. » [NE, 432] « Dans toutes les sciences infaillibles, écrit Leibniz,
lorsqu’elles sont démontrées exactement, sont pour ainsi dire incorporées
des formes logiques supérieures qui, pour une part découlent des formes
aristotéliciennes, pour une autre recourent en plus à autre chose. » [PS VII,
519] Il n’en est pas moins vrai que les règles du syllogisme, que Leibniz
compare à celles de l’arithmétique des petits nombres, sont les règles
élémentaires que l’on doit impérativement connaître avant de passer à des
règles d’inférence plus compliquées.
22
D’A r i s t o t e , q u i a e u l e m é r i t e é m i n e n t d e s o u m e t t r e l e s f o r m e s
syllogistiques à un petit nombre de lois infaillibles, il dit, d’une façon qui a
de quoi surprendre un lecteur habitué à voir les choses à la façon de
Descartes et de ses héritiers modernes, qu’il a été, de ce fait, « le premier
qui ait écrit mathématiquement en dehors des mathématiques » [ibid.].
Écrire mathématiquement en dehors des mathématiques voulait dire,
justement, écrire sur des sujets qui ne sont pas mathématiques, et
peuvent même être quelconques, sous forme d’argumenta in forma. « Il faut
savoir, écrit Leibniz, que par les arguments en forme, je n’entends pas
seulement cette manière scolastique d’argumenter dont on se sert dans les
collèges, mais tout raisonnement qui conclut par la force de la forme, et où
l’on n’a besoin de suppléer aucun article, de sorte qu’un sorite, un autre
tissu de syllogisme qui évite la répétition, même un compte bien dressé, un
calcul d’algèbre, une analyse des infinitésimales me seront à peu près des
a r g u m e n t s e n f o r m e , p a r c e q u e l e u r f o r m e d e r a i s o n n e r a é t é
prédémontrée, en sorte qu’on est sûr de ne s’y point tromper. » [NE, 425]
23
Savoir si la réunification doit s’effectuer finalement au profit de la logique
ou, au contraire, des mathématiques, c’est-à-dire de ce que Leibniz appelle
une mathématique universelle, a une importance qui est évidemment
beaucoup plus symbolique que réelle. Historiquement parlant, la raison
pour laquelle Leibniz ne peut songer à maintenir une distinction stricte
entre les mathématiques et la logique est assez claire. On a tendance à
concevoir les mathématiques comme une théorie qui fournit le moyen de
calculer sur des nombres (et éventuellement des objets d’une autre
espèce) et la logique comme une théorie qui s’occupe de formuler les règles
24
3. Le programme leibnizien et la question des
« limitations internes » des formalismes
d e l a d é d u c t i o n c o r r e c t e . M a i s , p o u r L e i b n i z , c e t t e d i s t i n c t i o n n’est
qu’apparente, puisqu’il est probablement le premier à avoir souligné
explicitement que toute déduction est un calcul et, inversement, que tout
calcul, lorsqu’il est réellement mis en forme, se présente comme une
déduction, ce que montre clairement la démonstration qu’il donne de « 2
+ 2 = 4 » dans les Nouveaux essais. Wang, qui fait référence au passage
que j’ai cité sur le syllogisme, note que « les exemples montrent que la
conception de Leibniz incluait (ce qu’on appelle aujourd’hui) le traitement
de données et les manipulations de symboles non numériques » [RKG,
263]. C’est tout à fait évident. Mais il faut ajouter que Leibniz montre aussi
comment un bon nombre de calculs non numériques, à commencer par celui
du syllogisme lui-même, pourraient être transformés assez facilement en
calculs numériques. Comme le remarque Wang, Leibniz et Hilbert avaient
déjà suggéré tous les deux de remplacer les concepts ou les expressions
par des nombres. Et on se demande parfois si Gödel s’est inspiré aussi de
Leibniz pour l’invention de sa technique de numérotation des symboles et
des expressions. Je ne connais pas vraiment la réponse. Mais ce qui est
clair est que ce qui est réellement nouveau chez Gödel n’est pas l’idée de
remplacer les concepts ou les expressions par des nombres mais le fait
d’avoir développé systématiquement cette idée et surtout de l’avoir
appliquée à la représentation de concepts et de relations syntaxiques
cruciaux comme par exemple la notion de démontrabilité elle-même,
autrement dit d’avoir conçu l’i d é e d’une arithmétisation possible de la
syntaxe.
Peu avant la fin de son article sur « La logique mathématique de Russell »,
Gödel se réfère à nouveau implicitement à Leibniz, lorsqu’il essaie de
répondre à la question de savoir si les axiomes des Principia Mathematica
peuvent être considérés comme analytiques. On pourrait, selon lui,
distinguer deux sens du mot « analytique » : « En premier lieu, écrit-il, il
peut avoir le sens purement formel selon lequel les termes qui
apparaissent peuvent être définis (soit explicitement, soit par des règles
qui permettent de les éliminer des phrases qui les contiennent) d’une
manière telle que les axiomes et les théorèmes deviennent des cas
spéciaux de la loi d’identité et que les propositions réfutables deviennent
des négations de cette loi. En ce sens, on peut démontrer que même la
théorie des entiers n’est pas analytique, pour peu que l’on exige des règles
d’élimination qu’elles permettent d’effectuer réellement l’élimination en un
nombre fini d’étapes dans chaque cas. » [PM, 467] La raison de cela est
que, comme on le sait depuis Turing, si ce genre de chose était possible,
cela impliquerait l’existence d’u n e p r o c é d u r e d e d é c i s i o n p o u r l e s
propositions arithmétiques. Si l’on admet des réductions infinies, avec des
propositions intermédiaires de longueur infinie (ce qui correspond à la façon
d o n t L e i b n i z s e r e p r é s e n t e l a d é m o n s t r a t i o n d e s p r o p o s i t i o n s
contingentes), alors on peut montrer que tous les axiomes des Principia
sont analytiques pour certaines interprétations ; mais la démonstration
exige, remarque Gödel, « la totalité des mathématiques telle qu’elle est
appliquée à des phrases de longueur infinie […], par exemple, on peut
démontrer que l’axiome du choix est analytique, mais uniquement si on
l’assume comme vrai » [ibid.].
25
Ce concept de l’analyticité au premier sens est clairement inspiré de l’idée
leibnizienne que le propre des vérités logiques et mathématiques et des
vérités de raison en général est d’être réductibles à des identités explicites
par une suite finie d’opérations consistant à substituer l’u n à l’autre la
définition et le défini dans une proposition. En même temps, il pourrait
s e m b l e r q u e c e q u e d i t G ö d e l i l l u s t r e a v a n t t o u t l e c a r a c t è r e
dramatiquement insuffisant des moyens qui, selon Leibniz, suffisent à la
démonstration de toutes les vérités nécessaires. Mais il y a, heureusement,
un deuxième sens, plus large, du mot « analytique », et dont on peut se
demander s’il n’est pas au fond, lui aussi, leibnizien et même peut-être plus
proprement leibnizien. C’est le sens auquel une proposition est dite
« analytique » si elle est vraie « en vertu de la signification des concepts
qui y figurent », cette signification pouvant être elle-même indéfinissable
(c’est-à-dire, irréductible à quoi que ce soit de plus fondamental). Gödel
accepte l’idée que les propositions mathématiques, y compris celles de la
théorie des ensembles, sont analytiques, si cela veut dire qu’elles sont
vraies en vertu de la signification des concepts qu’elles contiennent, mais
évidemment pas si cela veut dire qu’elles sont vraies en vertu de règles ou
de conventions concernant la signification des symboles. Il note que « cette
conception concernant l’analyticité rend à nouveau possible pour toute
proposition mathématique l’éventualité d’être peut-être réduite à un cas
spécial de a = a, à savoir si la réduction est effectuée non pas en vertu des
définitions des termes qui apparaissent mais de leur signification, qui ne
p e u t j a m a i s ê t r e e x p r i m é e d a n s u n e n s e m b l e d e r è g l e s
formelles » [Russell : PM, 468, note 33].
26
Cela semble à première vue peu leibnizien, puisque Leibniz exige de toutes 27
les propositions mathématiques (vraies), y compris les axiomes de l’espèce
usuelle, qu’elles soient réductibles à des identités explicites et le soient par
l’intermédiaire de définitions. Mais, bien entendu, il ne suggère pas que
nous disposons d’ores et déjà pour tous les cas des bonnes définitions,
celles qui nous permettraient d’effectuer réellement la réduction ; et il
n’exclut pas non plus forcément que nous puissions être obligés d’ajouter
indéfiniment de nouvelles définitions sans réussir à épuiser par là la
signification des termes concernés. Une définition, une fois qu’elle a été
obtenue, peut être utilisée dans le processus de réduction comme une
règle formelle, et c’est de cette façon qu’elle doit l’être. Mais rien n’est dit
par là sur la façon dont nous pouvons parvenir, en raisonnant cette fois à
partir de la signification, aux bonnes définitions et pas non plus sur la
possibilité que la signification ne puisse jamais, dans certains cas, être
épuisée par une liste quelconque de règles formelles.
Dans un texte de 1972, « Some Remarks on the Undecidability Results »,
Gödel propose ce qu’il appelle « une autre version du premier théorème
d’indécidabilité », qui prend la forme suivante : « La situation peut être
caractérisée par le théorème suivant : pour résoudre tous les problèmes du
type Goldbach d’un certain degré de complexité k, on a besoin d’un
système d’axiomes dont le degré de complication, à une correction mineure
près, est ≥ k (le degré de complication étant ici mesuré par le nombre de
symboles nécessaire pour formuler le problème [ou le système d’axiomes],
en y incluant, bien entendu, les symboles qui figurent dans les définitions
d e s t e r m e s n o n p r i m i t i f s u t i l i s é s ) . O r t o u t e s l e s m a t h é m a t i q u e s
d’aujourd’h u i p e u v e n t ê t r e d é r i v é e s d’u n e p o i g n é e d’axiomes simples
portant sur un très petit nombre de termes primitifs. Par conséquent, même
si ne doivent être résolubles que les problèmes qui peuvent être formulés
en un petit nombre de pages, le petit nombre d’axiomes simples que nous
utilisons aujourd’hui devra être complété par un grand nombre d’axiomes
nouveaux ou par des axiomes d’une grande complication. On peut douter
que des axiomes évidents en aussi grand nombre (ou d’une complication
aussi grande) puissent tout simplement exister, et par conséquent le
théorème mentionné pourrait être pris comme une indication de l’existence
de questions mathématiques du type oui ou non qui sont indécidables pour
l’esprit humain. Mais ce qui parle contre cette interprétation est le fait qu’il
existe des séries inexplorées d’axiomes qui sont analytiques en ce sens
qu’ils ne font qu’expliciter le contenu des concepts qui y figurent (par
exemple les axiomes de l’infini dans la théorie des ensembles), qui
assertent l’existence d’ensembles de cardinalité de plus en plus grande ou
de types transfinis de plus en plus élevés et qui ne font qu’expliciter le
contenu du concept général d’ensemble. Ces principes montrent qu’un
nombre toujours plus grand d’axiomes (et d’axiomes toujours plus
compliqués) apparaît au cours de l’évolution des mathématiques. Car, ne
serait-ce que pour comprendre les axiomes de l’infini, on doit d’abord avoir
développé dans une mesure considérable la théorie des ensembles. » [CW
III, 306 ; cf. Cantor : PM, 476-7]
28
Un équivalent de cela, dans la conception que Leibniz a de la situation,
serait peut-être le suivant. Supposons que, comme nous devrions en
théorie le faire d’après lui, nous n’acceptions comme axiomes, au sens
strict, que des propositions qui ont la forme d’identités explicites, partielles
ou totales. Dans ce cas, toute la créativité et la capacité de décision du
système se reportent sur les définitions elles-mêmes. Et nous pouvons être
a m e n é s , b i e n e n t e n d u , à a d o p t e r u n n o m b r e d e p l u s e n g r a n d d e
définitions et de définitions de plus en plus compliquées pour les termes
utilisés. Une fois adoptées, ces définitions viendront s’ajouter dans les
déductions, comme des vérités primitives supplémentaires, aux axiomes du
système. Mais il est essentiel de remarquer que, pour Leibniz, même si elle
est utilisée du point de vue formel comme une convention d’abréviation,
une définition comporte toujours initialement une assertion implicite de
possibilité. Gödel dit que les axiomes mathématiques, même s’ils sont
analytiques, doivent avoir un contenu réel, parce que « l’existence même
du concept de “classe”, par exemple, constitue déjà un axiome de cette
sorte ; puisque, si on définissait, par exemple, “classe” et “∈” comme étant
“les concepts qui satisfont les axiomes”, on serait incapable de démontrer
leur existence » [Russell : PM, 468, 33n]. On peut faire une constatation du
même genre à propos des définitions leibniziennes, puisque ce qui
correspond pour les concepts à l’existence pour les individus – à savoir la
possibilité (ou, comme dit aussi Leibniz, la vérité) du terme considéré – y
est impliqué.
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Sur la question de la vérité des axiomes, Gödel dit en fait deux choses à
première vue très différentes, dont on peut se demander si elles n’ont pas
aussi un équivalent chez Leibniz. « Il peut, écrit-il, y avoir des axiomes qui
abondent à un point tel dans leurs conséquences vérifiables, qui jettent
t e l l e m e n t d e l u m i è r e s u r u n d o m a i n e e n t i e r e t q u i f o u r n i s s e n t d e s
méthodes tellement puissantes pour résoudre les problèmes (et même
pour les résoudre de façon constructive, pour autant que c’est possible)
que, quoi qu’il en soit de la question de savoir s’ils sont ou non
intrinsèquement nécessaires, ils devraient être acceptés au moins dans le
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même sens que n’importe quelle théorie physique bien établie. » [Cantor :
PM, 477] Autrement dit, Gödel reconnaît volontiers, à côté de l’intuition
mathématique, l’existence et l’importance d’un autre critère, que l’on peut
qualifier de « pragmatique », pour la vérité des axiomes. La même dualité
se retrouve certainement de façon typique chez Leibniz, avec d’un côté
l’idée que tous les axiomes devraient en principe pouvoir être réduits par
l’analyse des concepts à des identités explicites, qui constituent les seules
propositions qui soient absolument certaines et évidentes, et de l’autre le
pragmatisme en ce qui concerne la question de l’acceptabilité des axiomes
dans la pratique réelle du mathématicien. Une bonne partie des axiomes
qu’utilisent les mathématiciens appartiennent, pour Leibniz, à une catégorie
intermédiaire : ce ne sont pas des identités explicites, ils n’ont pas de
nécessité intrinsèque qui puisse être aperçue clairement ou rendue
manifeste par la seule analyse des concepts qu’ils impliquent, et ils ne sont
justifiés, pour l’essentiel, que de la deuxième des façons que distingue
G ö d e l . L e i b n i z e s t , p o u r r a i t-on dire, un praticien beaucoup trop
remarquable en mathématiques pour trouver cette situation anormale ou
inquiétante. Mais il y a un point sur lequel il est certainement beaucoup plus
optimiste que nous ne pouvons nous permettre de l’être aujourd’hui. Il
pense que tous les axiomes authentiques possèdent par essence ce que
Gödel appelle une nécessité intrinsèque, et que nous devrions pouvoir en
principe la découvrir. Que nous ne l’ayons pas fait jusqu’ici pour certains
d’entre eux, sur la vérité desquels il n’y a en pratique aucun doute
raisonnable, ne menace, bien entendu, en aucune façon la solidité de
l’édifice mathématique. Mais il n’en est pas moins vrai que nous ne devons
pas renoncer à essayer, et pouvons même a priori être certains que c’est
possible, sans quoi on ne saurait tout simplement pas ce qu’on veut dire
quand on dit des axiomes en question qu’ils sont vrais.
J’ai évoqué plus haut la tentation que l’on pourrait avoir, et que l’on a
parfois, de considérer Leibniz comme un formaliste et un mécaniste naïf qui,
d’une part, fait preuve d’un optimisme tout à fait excessif (de notre point de
vue) à propos de ce que l’on peut espérer dans ce domaine et, d’autre
part, ne semble pas suffisamment attentif au risque de trivialisation
complète que semble comporter la perspective d’une formalisation complète
des mathématiques. Du point de vue historique, il est curieux de constater
que, si la complétude syntaxique de l’arithmétique formelle (l’existence,
pour toute proposition, d’une démonstration ou bien de la proposition ellemême,
ou bien de sa négation, dans le système formel concerné) était
attendue par beaucoup de gens, la décidabilité, en revanche, ne l’était pas,
en dépit du fait qu’elle en constitue bel et bien une conséquence logique (la
complétude sémantique, en revanche, n’implique évidemment pas la
décidabilité). De toute évidence, la décidabilité était considérée souvent à
l’époque comme une propriété plus forte que la complétude (Wang voit là
un bon exemple du fait que les croyances ne sont pas fermées par rapport
à la relation de conséquence logique). Il a fallu attendre l’article fameux de
Turing auquel j’ai fait allusion plus haut pour que l’on prenne conscience du
fait qu’un système formel complet est également décidable, puisque, si p ou
sa négation sont démontrables dans le système, une énumération de
toutes les suites de formules qui constituent des candidats possibles au
statut de démonstration de p ou de non-p doit nécessairement se terminer
à un moment donné par l’indication d’une suite de l’une ou de l’autre
espèce qui fournit la réponse à la question posée. Comme l’ont fait
remarquer après coup les historiens de la logique, il est probable que, si on
avait su cela dès le début, on aurait été beaucoup moins enclin à espérer
et un peu plus à redouter la complétude, puisque son existence, si elle
avait été réelle, aurait impliqué celle d’une procédure mécanique qui
garantit la possibilité, au moins en principe (autrement dit, à condition
d’être prêt à attendre suffisamment longtemps), d’obtenir, même pour une
proposition apparemment aussi « résistante » que, par exemple, le
théorème de Fermat, une démonstration de la proposition ou de sa
négation.
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Leibniz était certainement convaincu d’avoir conçu un système dans lequel il
existe, pour toute proposition nécessaire, une démonstration ou une
réfutation de la proposition, dans un sens qui correspond déjà à la
conception « formelle-computationnelle » q u e n o u s n o u s f a i s o n s
aujourd’hui de la nature de la démonstration. Mais il ne semble pas avoir
jamais perçu ce que nous appellerions la complétude (syntaxique) de son
système comme une chose qui pourrait menacer en quoi que ce soit la
liberté et la créativité des mathématiques. Cela n’a rien de surprenant, si
l’on considère l’idée que l’on se faisait encore le plus souvent, à la fin des
a n n é e s 1920, d e s r e l a t i o n s q u i e x i s t e n t e n t r e l a c o m p l é t u d e e t l a
décidabilité. Et surtout, même s’il pouvait exister un système formel complet
pour les mathématiques dans leur ensemble, on peut penser qu’il y aurait,
de toute façon, encore une différence essentielle à faire entre savoir a priori
que le système contient nécessairement une démonstration ou une
réfutation de la proposition et être capable de trouver effectivement l’une
ou l’autre. Leibniz semble tout à fait étranger à la crainte que suscite
e n c o r e s o u v e n t l e s p e c t r e d e l a f o r m a l i s a t i o n c o m p l è t e e t d e l a
mécanisation, et il ne pense pas du tout que les droits et les privilèges de
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l’imagination mathématique aient réellement quelque chose à craindre de
lui. La découverte d’une procédure de décision « mécanique » ou, en tout
cas, mécanisable pour les mathématiques lui semble constituer avant tout
une des conquêtes les plus précieuses dont puisse rêver l’esprit humain, et
non le genre de dépossession ou d’humiliation dramatiques (Freud dirait
probablement de « blessure narcissique ») a u q u e l o n a t e n d a n c e à
l’identifier lorsqu’on pense que le rôle de l’esprit deviendrait, du même
coup, secondaire et même négligeable. Et il ne semble même pas gêné par
la perspective de l’existence d’une procédure du même genre qui pourrait
être appliquée non plus seulement à l’art de démontrer, mais également à
l’art d’inventer lui-même.
Ce n’est pas seulement, me semble-t-il, parce qu’il ignore encore des
choses essentielles que nous avons apprises depuis, en particulier grâce à
Gödel. C’est aussi parce qu’il a une appréciation plus saine que beaucoup
de nos contemporains de ce qu’est la situation réelle (j’entends par là des
risques, des gains et des pertes réels qu’implique, de façon générale, la
mécanisation des tâches intellectuelles) et parce qu’il est, pour sa part,
également à l’aise et également incomparable dans deux tâches entre
lesquelles il ne perçoit aucune incompatibilité et que personne aujourd’hui,
pour des raisons que l’on comprend aisément, ne semble plus capable de
mener de front : celle de la reconstruction et de la systématisation
logiques, et celle de la création mathématique proprement dite.
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I « … nec tantum obtinebunt, dum stabit Mundus, sed etiam obtinuissent si DEUS
alia ratione Mundum creâsset.
Notes
1 Rudolf Carnap, Meaning and Necessity. A Study in Semantics and Modal Logic,
The University of Chicago Press, Chicago/Londres, 1956, p. 9. (Signification et
nécessité, traduction par François Rivenc et Philippe de Rouilhan, Gallimard, Paris,
1997, p. 58.)
Note de fin
Référence papier
Jacques Bouveresse, « Utopie et réalité : Leibniz, Gödel et les possibilités de la
logique mathématique », in Essai V – Descartes, Leibniz, Kant, Marseille, Agone
(« Banc d’essais »), 2006, p. 141-165.
Référence électronique
Jacques Bouveresse, « Utopie et réalité : Leibniz, Gödel et les possibilités de la
logique mathématique », in Essai V – Descartes, Leibniz, Kant, Marseille, Agone
(« Banc d’essais »), 2006, [En ligne], mis en ligne le 11 mars 2009, Consulté le 21
décembre 2009. URL : http://agone.revues.org/index216.html
Pour citer cet article
© Agone
Droits d’auteur
Source : Agone. Revue.org